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Féminisation des noms de métiers : la chasse aux « E » est fermée

En cette période de chasse aux œufs en chocolat, je ne résiste pas à lancer la blagounette facile. Après 40 années de tentatives courageuses pour féminiser les noms de professions, titres, grades et métiers (souvent il suffit d’ajouter un ‘e’ au masculin, ceci expliquant cela), nos instances nationales semblent enfin d’accord pour nommer les femmes au féminin et les hommes au masculin.

Chasse aux « E »

Chasse aux œufs

Revenons un instant sur la masculinisation de la langue française. En 1635, Louis XIII et son ministre Richelieu créent l’Académie française et lui confient la mission de veiller sur la langue française, de la normaliser et de la perfectionner. Il n’a pas échappé au bon roi et aux gouvernants que la langue fait partie de la panoplie du pouvoir. Opposer un contre-pouvoir au latin de l’Église et des universitaires (ces gens qui osent penser) devient urgent. Qu’il en soit ainsi ! Et les Académiciens ne vont pas se gêner : « le masculin l’emporte sur le féminin, au titre que le mâle est plus noble que la femelle ! ».

Les femmes vont réagir à cette règle injuste, et certains hommes aussi. Ainsi Racine continuera-t-il d’appliquer la règle de proximité appliquée jusqu’alors, selon laquelle les adjectifs, participes passés, pronoms, etc. s’accordaient au substantif le plus proche, et pas au masculin (pluriel). Les écrits témoignent de l’application fréquente de cette règle jusqu’à la Révolution. La règle de proximité permettait, par exemple, de dire : « les hommes et les femmes sont belles » ou encore, comme Ronsard : « afin que ta cause et la mienne soit connue de tous » (épître à la Response aux injures et calomnies…, 1563). On en trouve la trace jusqu’à la fin du XIXe siècle : « On peut aller sur le lac [d’Évian], en bateaux à vapeur ou petits-bateaux, et visiter les coteaux et montagnes voisines, à pied ou en voiture » (Dr Linarix, Guide pratique de la Savoie et Haute-Savoie médicale et pittoresque, 1896).

Bref, quitte à réglementer la langue, autant que la règle serve le pouvoir en place, masculin. Voilà pour l’Acte 1.

Acte 2, scène 1 – Quand le gouvernement Jospin, sous le premier septennat de Mitterrand en 1986 crée la commission de terminologie visant à féminiser la langue, la scène médiatique résonne essentiellement de quolibets et de blagues misogynes. Personne ou presque ne prend l’idée au sérieux. Pourtant, les plus hautes fonctions se féminisent, de fait, et celles qui les occupent ne réclament pas toutes d’être appelées au masculin.

Acte 2, scène 2 – Cinq ans après sa création, la commission publie le guide, qui reste d’actualité « Femme, j’écris ton nom ». Notons au passage que le gouvernement n’a pas fait appel aux 40 chenus de l’Académie française pour cette tâche. L’usage reste seul maître. Or l’usage évolue. Ce guide affirmait : « le Gouvernement doit montrer l’exemple dans la sphère qui est la sienne, celle des services publics. Qu’une femme exerçant les fonctions de directeur d’école porte depuis plus d’un siècle le titre de directrice alors que la femme directrice d’administration centrale était encore, il y a un an, appelée « madame le directeur » atteste, s’il en était besoin, que la question de la féminisation des titres est symbolique et non linguistique. » Or le symbolisme quand il s’agit de pouvoir n’est pas un vain mot. Les travaux se poursuivent sur le site de l’ATILF, qui permet d’identifier le féminin d’un nom masculin lorsque l’on a un doute.

Acte 3 – Il faut attendre 2015 pour connaître un rebond du gouvernement en la matière : le Guide de communication publique sans stéréotypes de sexe. On peut noter l’évolution par rapport aux préconisations antérieures, notamment en matière d’abréviation des doublets. Le guide préconise l’utilisation du trait d’union pour abréger le doublet au long ‘président et présidente’ en ‘président-e’. Rappel : l’abréviation se lit à haute voix au long : ’président et présidente’, de même que l’abréviation M. se lit monsieur.

Grande scène de réconciliation finale – La reconnaissance du bout des lèvres par l’Académie française que, oui, les noms de métiers supportent le féminin, le 28 février dernier. Ouf, nous voilà rassuré·es, le péril n’était donc pas si grand.

Et l’Éducation nationale sonne le rappel. Comment cette règle est-elle enseignée dans les écoles de la République ? LE MASCULIN L’EMPORTE SUR LE FÉMININ, AU TITRE QUE L’HOMME EST PLUS NOBLE QUE LA FEMME. La justification de la règle (deuxième partie de l’énoncé) a déserté les manuels scolaires depuis 1945, mais alors comment est-elle justifiée ? Simple, elle ne l’est pas. Appliquer et enseigner une règle injuste, injustifiée et injustifiable, voilà ce que les 314 enseignant·es ont publiquement refusé. Les signataires invitent à faire appliquer la règle de proximité, l’accord de majorité ou l’accord au choix. « La lutte contre les stéréotypes de genre, qui est essentielle au progrès de l’égalité réelle des femmes et des hommes, ne peut être efficacement menée si cette maxime n’est pas mise au ban de l’école. »

 

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